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Économie utile pour des temps difficiles

7 avril 2020
Économie utile pour des temps difficiles

Esther Duflo et Abhijit V. Banerjee, tous deux prix Nobel d'économie, viennent de publier chez Seuil : "Économie utile pour des temps difficiles", un titre prémonitoire pour ce livre sorti quelques jours avant le confinement mondial.

D'abord comprendre

D'abord comprendre, ensuite agir s'avère une règle d'or. Cette période inédite peut nous laisser (potentiellement seulement, précisions importantes !) un peu de temps pour prendre du recul sur le fonctionnement de nos sociétés, à commencer par l'économie. Elle peut nous être... utile, et ce d'autant plus que, comme le disent les auteurs que " L'économie a trop d'importance pour être laissée aux seuls économistes" !

Esther Duflo et Abhijit V. Banerjee analysent les leviers possibles de la croissance économique. Bien souvent, ils constatent l'impossibilité d'établir de manière certaine les facteurs qui la déterminent. Il s'agit selon eux toujours d'une question de contexte. La crise économique actuelle n'a rien de comparable avec celle de 2008 (crise financière) et ne peut donc être traitée de la même manière (crise de l'économie réelle). A ce sujet d'ailleurs, je vous recommande d'écouter l'interview de l'économiste et directeur de recherche au CNRS Gaël Giraud sur France inter le 29 mars dernier.

Traquant les dogmes et les intuitions erronées sur lesquels reposent nombre de postulats économiques (par exemple le mythe de l'agent rationnel, homo œconomicus, supposé capable de connaître ses préférences et d'agir en fonction), les auteurs démontrent que nombre d'entre eux ont contribué à prendre des décisions produisant l'inverse des effets escomptés. Réduire de manière drastique la fiscalité sur les hauts revenus (politique menée par Reagan aux États-Unis dans le début des année 80) en faisant l'hypothèse d'une cercle vertueux de "ruissellement" des richesses en est un bel exemple. Résultat trente années plus tard : les États-Unis sont l'un des pays les plus inégalitaires au monde.

Économie et psychologie

Comme dans de nombreux domaines de recherches, la pluridisciplinarité permet de saisir toute la complexité du réel.

L'une des croyances les plus ancrées est celle de la justesse du marché et son corolaire, à savoir que l’État ne peut faire partie de la solution (il serait plutôt le problème). Tiens cela me rappelle mon activité de coach! Si on passe à côté de vrais problèmes, difficiles d'élaborer des solutions pertinentes... Notons que la crise actuelle et le discours présidentiel prononcé quelques jours avant le confinement témoignent précisément du contraire. A savoir la nécessité de "reprendre la main", de ne point laisser les biens communs livrés à la loi du marché, de relocaliser ce qui doit l'être, etc.

Autre croyance très présente aux États-Unis (enfin en France aussi) : "si on veut on peut". Cette croyance conduit à stigmatiser les plus démunis. Les faits démontrent au contraire l'important d'une multitude de facteurs très indépendants de notre volonté (milieu social, pays de naissance, contexte économique, politique, possibilité de travailler pour tous etc.) !

La peur de l'échec, l'aversion au risque, à la perte (mise en évidence par le psychologue et économiste Daniel Kahneman) et plus largement à l’incertitude, constituent en outre des freins à la mobilité des personnes. "Beaucoup de gens préfèrent ne pas essayer" et ce d'autant plus, constatent Esther Duflo et Abhijit V. Banerjee, que la confiance en soi n'est pas également distribuée dans la population (elle est moindre chez les personnes disposant de peu de ressources).
Là encore l'idée selon laquelle le marché permettrait une mobilité optimale des biens, des capitaux et des personnes ne résiste pas à l'épreuve des faits.

Enfin les économistes surestiment souvent la place de la consommation matérielle comme déterminant d'une vie épanouie. "Les économistes ont souvent une conception étroite du bien-être". Ils sous-estimant les bien-immatériels : qualité des liens, respect des biens communs, dignité, etc. Un travail riche de sens est au cœur d'une "vie bonne" et probablement un des éléments centraux pour donner du sens à sa vie car l'expérience montre qu'"il est en réalité difficile de trouver un sens à la vie en dehors du travail".

Un peu d'espoir, pour conclure

"Le bon côté de la crise de 2008 est qu'il a diminué l'attrait du secteur financier auprès des esprits brillants. 28% des étudiants d'Harvard choisissaient un emploi dans la Finance avant 2008 (contre 6% entre 1969 et 1973). Autant de talents perdus pour des entreprises qui produisent des choses utiles" écrivent-ils.

"L'espoir est le moteur qui permet aux gens d'aller de l'avant" concluent-ils. Briser le cercle vicieux du pessimisme, allouer des moyens financiers mais également éducatifs permettant de forger des projets, investir massivement en vue de protéger biens communs (notamment en investissant dans la transition écologique), tels sont les piliers proposés par ces deux prix Nobel.

Gageons qu'au sortir de cette crise, un vaste plan de relance, un green new deal, permettra au plus grand nombre d'entreprendre, de manière vertueuse.