Blog Terre de Sens

BLOGTerre de Sens

Difficile liberté

20 octobre 2010
Difficile liberté

Dans l'histoire de l'humanité, l'homme a visiblement cherché à dépasser les limites qui lui étaient imposées par sa fragile condition. Depuis Descartes et les Lumières, le désir d'autonomie et d'émancipation est devenu un idéal humaniste, celui de voir l'homme libre de penser et de s'affranchir de la nature et des traditions. Quelques siècles plus tard, cette autonomie peut s'avérer difficile à vivre. Les institutions traditionnelles (Etat, famille, église) ont perdu leur pouvoir structurant et l'individu se retrouve seul, sans repère a priori. Seul, il doit "tout choisir et tout décider ", selon l'expression du sociologue Alain Ehrenberg. Pour ce dernier, l'injonction contemporaine d'être soi même génère parfois un fardeau insurmontable, insupportable pour différentes raisons objectives et/ou subjectives. La dépression omniprésente dans nos sociétés occidentales et notamment en France apparaît d'ailleurs comme l'un des symptômes de cette responsabilité accrue ressentie par l'individu. Serions nous donc aujourd'hui parvenus au paroxysme de l'autonomie mais aussi peut-être de notre humanité?

En effet, fatigués d'être eux-même, certains rêvent d'une post-humanité qui ne souffrirait plus ni moralement ni physiquement. Ainsi la post-humanité nous délivrerait elle de la peur de la mort puisque le post-humain serait éternel et que nos insuffisances seraient gommées grâce à des implants de micro-ordinateurs (cf les publications de Rail Kurzweil sur l'humanité 2.0 et 3.0) ou grâce aux neurosciences!

Mais, définitivement arrachés à la nature, débarrassés des limites que notre biologie nous impose, serions nous alors plus heureux? Rien n'est moins sûr… En revanche moins humains cela me semble évident si l'on considère la condition humaine comme intrinsèquement liée à la finitude.

Le post-humanisme : Mythe ou réalité?

Jean-Michel Besnier, dans son ouvrage, Demain les Posthumains, écrit très précisément à la fois le développement de ce courant de pensée du Posthumanisme mais également cette réalité - qui génère un certain malaise à la lecture de ce livre car ce n'est plus de la science fiction! - avec l'invention des robots, des cyborgs (mi-homme mi-robot) et du clonage. Corrélativement, il expose les problèmes éthiques qui se posent à nous. Ainsi "que répondre à qui soutient que l'évolution ayant laissé développer une espèce, l'humain, capable de penser et de manipuler son environnement, il n'est pas étonnant que cette espèce, l'humain, veuille désormais manipuler et améliorer son propre design?" "Que répondre à qui vous dit que par peur de la mort et par découragement devant ses faiblesses, il est prêt à se déposséder de ce qui le fait homme et qu'il mise pour cela sur le pouvoir techno-scientifique disponible?" s'interroge Jean-Michel Besnier... Que seriez vous tentés de répondre?
Le sujet est complexe et l'on voit bien que les réponses simples sont nécessairement réductrices. Ne cherchons nous pas depuis toujours à maintenir et protéger la vie et à lutter contre la souffrance? Mais jusqu'où peut-on, doit on aller et qui peut en décider? Sommes nous libres de transgresser toutes les limites? Ou bien plutôt esclaves d'une culture du "no limait"?

Notre besoin de consolation

Alors, face à la souffrance et à notre besoin de consolation, peut-on, doit-on aujourd'hui tout attendre de la science? C'est la question posée par Julie Bérés et par la toute nouvelle création de sa Compagnie Les Cambrioleurs "Notre besoin de consolation"(cf image des clones ci-dessus) qui se joue actuellement à l'Hexagone de Meylan et commence tout juste sa tournée en France. On y voit le parcours d'un journaliste, K, qui interroge l'évolution de la Science, de la génétique, du clonage, de la fabrique de l'humain. Réflexions philosophiques, interviews et enquête menés par la compagnie pendant plus d'un an et demi ont abouti à cette pièce originale, à la mise en scène et aux effets spéciaux (sujet oblige?) mettant en lumière les frontières mouvantes entre présent et futur, fiction et réalité de l'humain. A voir absolument si vous le sujet éveille en vous de l'intérêt!
Sans parti pris, Notre besoin de consolation met en scène des humains face à des choix qui ne sont pas dictés par la morale mais par le désir ou la nécessité de vivre voire de survivre. La question de la marchandisation de l'humain et la marque de fabrique d'une société de consommation qui pousse jusqu'à choisir les gènes de sa future progéniture sur catalogue, sont omniprésentes. L'eugénisme n'est pas loin du post-humain.

Ce que tout cela m'inspire

Il me semble que l'homme cherche à se débarrasser de la contingence, du hasard qui fait la vie, du chaos parfois de la vie. Mais que serait l'homme débarrassé du hasard? Que serait l'homme dépourvu de fragilité? Serait-il encore humain? Encore libre? La fragilité ne représente-t elle pas ce que nous avons de plus humain? Sans elle que deviendraient la solidarité, le partage, l'entre-aide ? Je n'ose l'imaginer! Alors, Jean-Michel Besnier à la question de votre livre "Le futur a t il encore besoin de nous?" je réponds définitivement oui, le futur a besoin que l'homme conçoive une éthique de la limite et un projet humaniste associé.

Pour aller plus loin

"Demain les Posthumains, Le futur a t il encore besoin de nous?" Jean-Michel Besnier, Fayard, juin 2010
"La fatigue d'être soi, Dépression et société", Alain Ehrenberg, Odile Jacol, 1998
"Notre besoin de consolation", Compagnie les Cambrioleurs http://www.lescambrioleurs.fr/

Retrouvez également Jean-Michel Besnier, conférencier lors des Rencontres Philosophiques d'Uriage de septembre 2010 "Les promesses du futur" sur Philosophie TV : http://philosophies.tv/spip.php?rubrique92

Commentaires
  • Sylvie Sougey

    le 20 octobre 2010 à 19 h 58 min

    Merci pour cette réflexion sur notre "condition humaine" s'effaçant peu a peu... et sur le mal-etre qui pourrait en résulter. Les techniques nous permettent d'accéder à des niveaux de réalité que nous ne pourrions pas voir autrement. Pensons au cosmos, la ou l'espace et le temps se déforment, à nos estomacs où vivent des colonies de bactéries (serions nous de simples véhicules ?)...toutes ces lectures qui peuvent dépasser la mesure du cerveau humain. "La liberté est un mot qui se chante plus qu'il ne se parle" disait Paul Valery. C'est pourtant elle qui nous pousse a nous engager. Merci encore Claire pour ce moment. Sylvie Sougey.

  • Anonymous

    le 22 octobre 2010 à 5 h 35 min

    Merci Claire pour cette réflexion éminemment juste et intéressante. Comme le rappelait à juste titre Thierry Ménissier, dans le débat qui a suivi le spectacle de Julie Bérès, il s'agit aussi d'une question politique car le droit donné par certains pays de choisir son enfant (de "l'acheter" sur catalogue) remet en question le principe d'égalité : égalité entre des êtres plus ou moins parfaits, égalité entre ceux qui pourront maîtriser leur procréation et ceux qui seront encore soumis au hasard (cf. le film "Bienvenue à Gattaca"), problème de la protection du droit à la dignité : entre ceux qui s'offrent des "ventres" et ces femmes, forcées par l'indigence de leur condition, de louer leur corps au risque de leur propre vie (en Inde, un ventre se loue 5000-6000€ ce qui n'est pas grand chose mais représente 15 années de salaire dans ce pays). Que dire si ce n'est qu'encore une fois, outre la question anthroplogique de la liberté qui est posée et de la limite qu'il faut sans doute poser à l'arrachement à la nature, le capitalisme, à travers le "baby business" fait encore des ravages. Le patron de l'entreprise danoise (Krios, je crois) spécialisée dans la vente mondiale de sperme le compare à du yaourt : il y en a de l'"extra" (caractéristiques type aryen, absence de maladies génétiques prévisibles, soi-disant "intelligence" impossible en réalité à produire comme l'a fort bien montré le généticien Joël Lunardi hier..), du sperme de "bonne qualité" comme du tout venant. Je pense qu'il faut que les instances internationales s'intéressent à cette question de la marchandisation du corps (les Etats, individuellement, ne peuvent rien tant que les règles ne sont pas universalisées)- La question n'est rien moins que celle de l'humanité de notre condition...Tâchons de rester humains (pensée des limites) contre tous ces apprentis sorciers et ces commerciaux sans scrupule vendeurs de rêve et surtout de cauchemars !
    Bravo pour ce magnifique blog de réflexion
    Anne Frémaux